Accalmie

A bien y réfléchir, je pense que je vais mieux parce que j’ai décidé de recommencer à vivre. Je ne sais pas quand ni pourquoi. Ce n’était plus possible autrement, et voilà. J’ai retrouvé un peu la faculté à m’émerveiller des choses : du porridge à la cannelle et aux dattes, la belle diction de Trintignant, une bonne lecture, quelques pages de Rilke, du soleil ou même de la pluie qui tape contre la vitre, la voix calme de William Sheller, un oiseau qui se pose, un arbre qui s’effeuille au vent… Le monde autour de moi est presque immobile, et pourtant tellement violent, mouvant à l’intérieur. Plein de vie, en somme !

Il y a des moments où on ne peut plus être aveugle, des moments où on est frappé de vérité. Et alors, il faut choisir, je crois : est-ce qu’on veut faire partie de la beauté des choses ou rester larvaire ? Y contribuer à sa manière et dans ses maigres moyens, ou se recroqueviller dans sa douleur ? Je l’ai, du moins, vécu ainsi.

La beauté, elle est finalement facile. On la prend comme elle vient, elle ne sert à rien et pourtant nous est très douce. Elle ne peut pas être consolatoire, je crois : elle est pleine, et quand on est triste, on s’aveugle souvent pour ne pas la voir. Œdipe qui se crève les yeux ne verra plus jamais, jamais le soleil qui se lève sur la Grèce, ni la mer, ni les oliviers. Il s’est condamné de désespoir.

Ce qui est difficile à endurer, c’est la laideur du monde. Ses plaies, ses enfants qui souffrent, ses crève-de-faim, toutes ses horreurs. Plus égoïstement, tous nos petits échecs, un sentiment d’insécurité (pas au sens où l’entendent les identitaires : juste une peur de vivre), une estime de soi qui fait des montagnes russes face à tous les vices dont nous sommes douloureusement conscients puisque nous les portons en nous.

Et pourtant, j’ai envie de croire Anne Sylvestre quand elle dit qu’en mettant bout à bout toutes nos solitudes, on pourrait se sentir un peu moins effrayés. J’ai envie, juste, de faire des choses, de vivre. Pendant 20 ans je me suis privée d’exister parce que j’avais peur de tout (de mon père, de ce que je connaissais, de ce que je ne connaissais pas, de mon ombre même !) ; et parce qu’il fallait, évidemment, être raisonnable. Ça voulait dire « tout ce qu’on aime, tout ce qui est beau, ça ne compte pas, c’est du superflu ; fais des choses utiles ». Je ne conteste pas le bien-fondé de cette idée, mais elle rend simplement beaucoup trop malheureux. Pour la culpabilité qu’elle engendre, et même rien que pour ce sentiment de honte, elle ne valait pas la peine d’être écoutée.

Il faut que je fasse quelque chose. Je ne sais pas encore quoi, mais je crois que c’est important.

Quand on est sans bouger, on prend la poussière – et alors, et alors on meurt, on meurt d’oubli de soi. C’est sans doute la pire des morts. Alors j’ai envie d’apprendre de nouvelles choses, voir des gens, des villes peut-être. Je me rends compte à quel point on est péniblement jeune à dix-sept, dix-huit ans. Beaucoup trop jeune pour prendre des décisions d’avenir ! Deux ans plus tard, je ne sais pas. Il est déjà trop tard pour les belles vocations qui nous mènent aux grandes écoles, et trop tôt pour savoir si rien de satisfaisant se profilera jamais. Allain Leprest, je crois, chantait qu’il est « déjà trop tard pour s’appeler Mozart, il est encore trop tôt pour s’appeler Artaud. » Eh, on fait de son mieux.

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