Errances version 2014


J’ai retrouvé un vieux bout de papier, avec au recto les déclinaisons latines, et au verso cette longue liste. On peut bien entendu la prendre au premier degré. Mais à vrai dire quand je l’ai écrite je n’y croyais pas trop moi-même. Et en rire serait dommage, parce qu’au fond j’étais sincère. J’aimerais partager ma trouvaille avec qui voudra, mais surtout avec qui aura suffisamment de tendresse pour sourire.

Il y avait des mots en vert sur le manuscrit, j’ai oublié à quoi cela correspondait. C’est truffé de références, de petits jeux de mot, de clichés aussi. Si je venais de l’écrire je n’en parlerais pas, mais cette liste a le charme désuet des choses obsolètes :

« Sortir en automne après avoir passé l’été enfermé, craindre que les correspondances ne se perdent, user des crayons à crier dans le vide, fuir les toits, préférer la place publique, n’avoir aucun talent pour les vers, mettre Suicide Sunday en boucle, préférer le jazz quand même, faire une fixette sur les phoques et les Monsieur Otarie, être un peu rive gauche dans ses nuits noires de monde, aimer plus que jamais les private joke, regretter sa meute, être au bord des larmes, chercher un mouchoir, baragouiner anglais, employer trop de mots étranges, être instable, être inutile, être ignoré, être un animal, ne pas savoir vivre en société, être jaloux, être lâche, ne pas oser s’approprier les gens, ne pas savoir parler, avoir peur, être idiot, être hypocrite, ne pas accepter que la vie soit couleurs, être enfermé en soi, ne pas se contenter de soi-même, comprendre que l’on ne se comprend pas, être terne, avoir des piquants, ne pas être suffisamment farouche, ne faire aucun effort pour cacher à quel point on est détestable, se ramasser en boule dans un placard, essayer de combler les lacunes de son inculture, communiquer avec Glenn et Constance, se faire violence pour s’intégrer à un groupe, voir une de ces files s’accaparer celui qu’on aime sans pouvoir rien dire, craindre le regard de l’autre, savoir que finalement rien n’était différent, replonger dans le malheur, se vautrer dedans même, aimer le tragique pour une amourette, goûter toujours plus le spleen, toujours plus profond, être toujours plus attiré par la mer, être la cinquième roue du carrosse, ne pas compter, être en manque d’affection, vouloir apprendre à aimer à nouveau, ne trouver personne qui veule s’approcher, les voir s’enfuir en courant, être considéré « comme un pote », attendre plus que ça, savoir ce qu’on fait mal, savoir aussi que le mieux est au-dessus de ses forces et impossible tant qu’on est seul, compter les serpents qui se mordent la queue, lister ses défauts, établir des ‘do not do’ lists, perdre l’intérêt pour ses anciennes occupations, ne pas avoir envie de sortir, ne pas avoir envie de voir du monde, écouter de la musique déprimante, traîner avec des gens pas fréquentables : des metalleux, des lapins punk, se prendre pour une otarie, rêver des gens qu’on n’a jamais vus, espérer les rencontrer un jour, perdre sa confidente, passer une heure par jour dans les transports, ne plus avoir faim, manger par nécessité, vivre parce que « c’est la norme », ne pas être à la mode, être excentrique, être égoïste, refuser la réalité, trouver le latin plus passionnant que son quotidien, vouloir être « normal », aller voir son psy tous les quinze jours, fayotter au lycée, être un empoté, passer sa journée à s’excuser, être toujours en retard, ne jamais rien comprendre, ne pas savoir à quoi l’avenir peut ressembler, ne peut-être pas en avoir, être toujours à côté, être plus églantier que rose, faire semblant d’être heureux, comploter pour le voir en dehors des cours, chercher le sud, être toujours à l’ouest, regarder les albatros tomber comme des mouches au contact de la réalité, s’attacher toujours mieux à ce qui nous repousse par masochisme, faire semblant d’ignorer les lignes et préférer les chenaux, faire comme il faut quand même, s’appeler Camille ou Marguerite, rentrer dans les coins les plus étroits en espérant s’y perdre, se heurter à tous les murs et en tirer du plaisir parfois, ne connaître pour limite que son enveloppe corporelle. »  (il y avait peut-être une suite mais je l’ai perdue)

Voilà, écrivons des futilités et autres bêtises tant que l’âge le permet. En vieillissant on nous pardonnera moins.

2 commentaires sur “Errances version 2014

  1. toute cette liste de choses “pas bonnes” sont la preuve que l’avenir ne peut être que rose, au soleil et plein de je ne sais pas ce qu’est la nostalgie, et les vieux ne se comprennent pas toujours entre eux, mais comprennent les jeunes bien mieux que ceux-ci le croient ! Pour ma part je garde ma devise”mort aux cons “.Comme on est toujours le con de quelqu’un, savoir qu’on l’est est un avantage énorme sur celui qui l’est mais le sait pas ………………

    1. Je ne peux qu’approuver, le meilleur est encore à venir. Mais je porte sur les choses révolues un regard très tendre. “J’ai été et ne suis plus.” “J’ai dépassé tout ça.” Et surtout : “C’était beau parce que c’était moi.”
      J’aime à penser que nos aînés sont passés par les mêmes troubles que nous et s’en sont sortis. J’ai l’impression d’observer une jeunesse brisée (à trop fréquenter les psychiatres et leurs patients). Cette “vieillesse” si droite est infiniment attirante. Ils (vous ?) doivent avoir leurs inquiétudes propres, je préfère l’oublier. Ils ont vaincus les dragons du doute et les loups de l’indétermination. J’admire profondément les adultes.

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