Le petit petit fourmilier (ou quand les histoires finissent bien)

Même si c’est un peu convenu parfois, j’aime quand les histoires finissent bien. Comme on n’a jamais assez d’optimisme et de bonheur à la fin (et que je l’avais un peu promis à un ami), j’ai moi-même composé une historiette qui met en scène un fourmilier en quête d’une vie meilleure. J’en avais d’abord proposé une version contée puis manuscrite, mais je tenais à proposer le texte tel quel. Voici donc :

 

« C’est l’histoire d’un petit petit fourmilier, dans le monde très grand très grand. Le petit petit fourmilier, au début, il se sent tout seul tout seul. Et pour cause, il est le seul fourmilier de toute la région. Et le condor passait.

Il demande bien à l’oiseau de lui chanter une chanson parfois, mais l’oiseau chante des chansons d’oiseau. Il demande bien au tatou de jouer avec lui de temps en temps, mais le tatou joue des jeux de tatou. Il demande bien au paresseux de dormir avec lui l’après-midi, mais le paresseux rêve des rêves de paresseux. Et le condor passait.

Alors le petit petit fourmilier, un jour qu’il a écouté des chansons d’oiseau et joué des jeux de tatou et rêvé des rêves de paresseux, il décide de partir voir si les fourmis fourmillent plus rouge ailleurs. Il n’a pas de bagages, parce qu’un fourmilier comme le tapir ou l’iguane, ça se contente de peu. Il fuit, et quand on fuit ce serait tricher que d’emporter sa maison, et peut-être même que ce serait dommage. Et le condor passait.

Il a marché le petit petit fourmilier. Il a marché longtemps, et loin, et il en a croisé des familles, et des oiseaux, et des tatous et des paresseux, et d’autres opossums. Mais jamais il ne s’est senti chez lui, et jamais les fourmis n’ont fourmillé plus rouge. Et le condor passait.

Un soir il s’est arrêté au bord d’un cours d’eau. Dans les dernières lueurs du jour, il a regardé le reflet de son museau petit petit fourmilier dans l’eau. Il se trouve laid, le petit petit fourmilier, et à voix haute il dit :

“Ah, que je suis-je un oiseau pour chanter des chansons d’oiseau ! Que ne suis-je un tatou pour jouer des jeux de tatou ! Que ne suis-je un paresseux pour rêver des rêves de paresseux !”

Et il pleure des larmes tristes.

Mais le condor ne passait plus. Le condor est descendu du ciel et il a dit :

“Je t’ai vu longtemps, je t’ai vu errer, mais maintenant tout est fini. Tu vois cette colline là-bas ? (Le petit petit fourmilier fait oui.) Si tu la vois, il faut que tu montes. De l’autre côté les fourmis fourmillent plus rouge plus rouge que les baies du café. C’est le dernier effort. Tu montes une dernière fois avec tes petites petites pattes, et de l’autre côté tu rencontres ta petite petite amie.”

Alors, le petit petit fourmilier se relève. Il a mal. Il est fourbu. Mais il a vu la colline, et c’est son dernier espoir… En arrivant au pied, il réalise que la pente est très raide. Mais il n’a pas le choix, il n’a plus le choix. Il sait qu’il est trop fatigué pour faire demi-tour, et là-bas, on n’est pas plus heureux.

Et il grimpe, sur ses petites petites pattes. Le gravier roule sous pas. Et ça dure longtemps longtemps. Peut-être une heure, ou deux. Souvent il croit qu’il a commencé à monter pour rien. Que ça ne sert à rien, qu’il n’y aura rien de l’autre côté. Mais le condor veille, et il n’ose pas s’arrêter.

Alors il arrive en haut. Et il voit. Il voit la vallée. Il voit, sa petite petite amie et son long museau, et les fourmis, rouges, comme des baies de café. Et alors il est heureux. Et comme ils sont heureux tous les deux. Ah ! Elle, elle attendait, et elle savait sa venue, et n’avait pas bougé de peur de le manquer. Alors vient l’éternité paisible, comme à la fin des histoires. »

2 commentaires sur “Le petit petit fourmilier (ou quand les histoires finissent bien)

  1. Je n’arrive pas à déterminer si c’est l’histoire ou la façon dont elle est contée que je préfère.

    (Même si j’ai dû l’interrompre en plein milieu pour vérifier que je savais bien ce qu’était un condor :'()

    1. Oh merci, c’est adorable. Ça change pas mal de ce que j’écris d’habitude, mais j’en suis mine de rien assez satisfaite, de mon petit conte.
      La douceur de Raphaële Lannadère m’influence pas mal, ces derniers temps. Même quand elle parle de prostituées elle arrive à avoir quelque chose d’envoûtant et mélancolique.

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