Pourquoi j’accumule tout un tas de futilités

Tickets de cinéma, entrées de musées, copies d’écolier, billets de trains, cartes postales vierges, prospectus explicatif sur telle œuvre du musée de la faïence de Pétaouchnock, vieilles photos sur lesquelles un enfant sourit, pièces de monnaie étrangères ou obsolètes, places de théâtre, timbres désormais inutilisables, marque-pages plus ou moins promotionnels, livrets de CD : je conserve, dans des boîtes et autres pochettes (en plastique ou en carton), une foultitude de petits bouts de papier, voire de petits objets qui n’ont pas spécialement de valeur, du moins pas plus qu’une valeur sentimentale. Elles se terrent sous mes meubles ou dans les tiroirs de mes commodes, par pudeur. D’avoir toujours été blâmée pour ce petit quoiqu’encombrant travers, je suis à la fois réticente à l’avouer et très enthousiaste à l’idée de partager mes souvenirs tangibles.

Malheureusement, je ne suis pas non plus toujours apte à restituer la chronologie des événements. Mais on m’en tient rarement rigueur car j’ai un petit talent pour le romanesque dans la vie. Je ne pense pas avoir une existence plus originale que celle de n’importe qui, mais il y a chez moi, paraît-il, une manière de raconter l’insignifiant qui met en joie. Je balance sur souvenir désuet sur commande, et même parfois sans prévenir, attention !

Toutes ces petites bribes de passé, quand on est dans la tourmente, elles vous rappellent qu’un jour tout n’allait pas si mal. Il y a des jours comme ça où on a besoin de consolations, et en avoir à peu de frais et bien rangées fait du bien. Un souvenir, c’est toujours quelque chose de singulier, et se rappeler cette idée aide aussi à relativiser la douleur présente. Pouvoir s’avouer : « Je souffre, c’est indéniable. Mais quelque chose d’autre est possible. Et ma souffrance est un moment de souffrance parmi d’autres que j’ai connus, et cette joie passée est une joie parmi d’autres à venir. » Me disant cela, je me sens un peu mieux. Je ne prétendrai pas avoir trouvé un remède à toutes les tristesses errantes de ce monde, mais il fait bon reprendre pied avec le réel quand on a tendance à obscurcir jusqu’aux confins de sa mémoire.


On se moque un peu, gentiment, parce que mes petites affaires prennent de la place. Mais dans le fond, ce n’est que la conséquence de deux tendances que j’ai apprivoisé.

La première : sauf circonstances exceptionnelles, je n’aime pas me voir sur des photos ou des enregistrements. Je suppose que cette affirmation est particulièrement banale, mais à force de me voir absente des albums, j’ai eu quelques regrets. Alors, amasser, me créer un album à mon image et sans mon image est une solution qui ne me déplaît pas.

La seconde : je suis stupidement matérialiste. Toucher les choses, savoir où elles sont, savoir qu’elles sont à moi me rassure. De ce fait, laisser ces empreintes de ma vie dans des boîtes est sans doute une des choses les plus satisfaisantes que je connaisse, puisqu’elle emprisonne des substances immatérielles et volatiles.

Alors en attendant, et tant que je peux me le permettre en terme d’espace, j’empile mes trésors cachés, cachés sous mon lit, comme un enfant.

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